Cyberguerre

2 fronts, 72 h de piratages massifs, drones terroristes à 3 km, ce que la guerre asymétrique prépare pour l’Europe

Une cyberattaque revendiquée par des pirates pro-iraniens a partiellement paralysé les systèmes informatiques de Stryker, entreprise américaine du secteur médical, avec des données effacées à distance sur certains appareils professionnels. Au même moment, le FBI a alerté sur un risque de frappe par drones visant la Californie, signe d’une menace qui ne se limite plus aux zones de guerre déclarées.

Le point commun de ces signaux, c’est une conflictualité qui avance masquée, où l’attaque vise des réseaux, des hôpitaux, des sites sensibles, parfois sans uniforme ni revendication claire. La frontière entre guerre et paix devient plus poreuse, et la question n’est plus seulement « qui a la meilleure armée? », mais « qui peut frapper le plus vite, le plus loin, avec le moins de moyens visibles? ».

Stryker touché, l’effacement à distance montre la puissance des intrusions

Dans l’affaire visant Stryker, l’effet recherché ressemble moins à un vol discret qu’à une démonstration de force. Des systèmes ont été paralysés en partie, et des contenus ont été effacés à distance sur certains appareils professionnels. Pour une entreprise médicale, l’impact potentiel dépasse l’informatique, car la continuité d’activité dépend d’outils numériques, de procédures, de flux de données, parfois critiques pour la chaîne de soins.

Ce type d’attaque illustre un basculement, frapper l’adversaire par ses dépendances. Un ancien responsable cybersécurité d’un grand groupe industriel, « Marc », résume la logique, on ne cherche pas forcément à tout casser, on cherche à créer de l’incertitude, à faire perdre du temps, à obliger l’organisation à fonctionner en mode dégradé. Dit autrement, tu peux avoir les meilleurs produits du monde, si ton SI est à genoux, tu es vulnérable.

Le choix d’une cible liée au médical n’est pas neutre. Les secteurs de santé concentrent des données sensibles, des contraintes de disponibilité, et une pression opérationnelle qui rend la gestion de crise plus complexe. Quand des postes sont effacés, il faut reconstruire, vérifier, isoler, relancer, et pendant ce temps-là, l’activité se tend. L’agresseur n’a pas besoin d’envoyer un missile, il suffit de provoquer un arrêt partiel, puis d’observer le désordre.

Il faut aussi garder une nuance, « massif » ne veut pas toujours dire « stratégique ». Certaines opérations sont opportunistes, d’autres s’inscrivent dans une logique d’influence. Mais le résultat est le même pour les victimes, une attaque numérique produit des effets concrets, parfois comparables à un sabotage. De ce fait, la cybersécurité devient une question de souveraineté, pas seulement un budget IT qu’on coupe quand les temps sont durs.

Le FBI alerte sur des drones en Californie, la menace se rapproche

L’alerte du FBI sur un risque de frappe par drones visant la Californie rappelle une réalité, les tactiques associées aux conflits extérieurs peuvent migrer vers le territoire national. On ne parle plus uniquement de drones militaires coûteux, mais d’une menace plus diffuse, plus difficile à anticiper, où l’engin peut être petit, discret, et piloté à distance, parfois avec une charge improvisée.

Les forces de sécurité observent depuis plusieurs années des usages malveillants possibles, repérage de sites sensibles, captation vidéo, livraison de matériel, ou préparation d’actions plus graves. Les scénarios évoqués incluent des « munitions vagabondes » et des attaques en « essaim » ou en « meute », où plusieurs drones saturent une zone pour compliquer l’interception. Ce n’est pas du cinéma, c’est une hypothèse de travail, parce que la diffusion des savoir-faire se multiplie.

« Marc », ancien officier de liaison sécurité intérieure, pose le problème en termes très concrets, un drone grand public, tu le trouves facilement, tu le modifies, et tu peux tester en conditions réelles sans attirer l’attention, c’est ça le danger. Le même document de doctrine insiste aussi sur un point bêtement physique, un drone qui percute une infrastructure ou un aéronef peut déjà provoquer des dégâts sérieux, même sans intention terroriste initiale.

La critique à poser est simple, on a parfois tendance à croire qu’un drone, c’est forcément une menace « militaire ». Mais la menace est hybride, elle mélange délinquance, espionnage, propagande, et terrorisme. De plus, la réponse ne peut pas être uniquement technique, brouilleurs, radars, filets, car les environnements urbains sont complexes. Tu peux protéger un site, mais tu ne peux pas mettre un bouclier permanent au-dessus de tout un territoire.

Daesh a industrialisé l’usage des drones, les tactiques se diffusent

L’usage des drones à grande échelle dans des conflits asymétriques a été fortement associé à Daesh, qui a montré qu’une organisation non étatique pouvait intégrer ces outils dans une logique quasi industrielle. Ce précédent compte, parce qu’il sert de manuel vivant pour d’autres groupes, et il prouve qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une aviation classique pour créer un effet psychologique et opérationnel sur le terrain.

Les drones peuvent servir à plusieurs fonctions, reconnaissance, repérage, captation d’images pour la propagande, et action offensive. Le point qui inquiète les services, c’est la facilité d’accès à des drones « achetés en magasin », qui représentent la majorité des engins impliqués dans des actes délictueux. Avec une caméra d’origine, tu peux déjà obtenir du renseignement, et ce renseignement, une fois partagé, peut faciliter une action.

La logique d’attaque par « saturation » est particulièrement redoutée. Une « meute » de drones, même rudimentaires, peut submerger les capacités de réponse d’un site sensible, parce que chaque engin coûte peu, et que l’interception n’est jamais garantie. Dans une doctrine de sécurité, c’est l’asymétrie pure, l’attaquant dépense peu, le défenseur dépense beaucoup. De ce fait, la menace s’inscrit dans une économie de moyens qui favorise l’agresseur.

Il y a une nuance importante, tous les drones ne se valent pas, et toutes les attaques ne sont pas à la portée du premier venu. Mais la trajectoire est claire, la diffusion technologique abaisse le niveau d’entrée. « Marc », spécialiste des retours d’expérience, le dit sans détour, la question n’est pas de savoir si c’est possible, c’est de savoir quand quelqu’un tentera une action plus ambitieuse, parce que les essais, eux, existent déjà. L’évolution reste incertaine, mais la tendance est documentée.

La frontière paix-guerre devient poreuse, l’ONU a déjà parlé de « menace »

Les conflits asymétriques reposent souvent sur des actes spectaculaires qui visent moins un champ de bataille qu’un effet sur les opinions publiques. Le droit humanitaire rappelle que le terrorisme peut être pensé comme une manière de frapper le « ventre mou » d’un État plus puissant. Cette logique n’a pas disparu, elle se modernise, et elle se combine avec le numérique, ce qui augmente la portée, parce que l’attaque peut être mondiale sans franchir physiquement une frontière.

Après les attentats du 11 septembre 2001, le Conseil de sécurité des Nations unies a qualifié ces attaques de « menace à la paix et à la sécurité internationales ». Ce point est essentiel, parce qu’il montre que l’idée de « guerre » peut émerger à partir d’actes menés par des acteurs non étatiques, avec une dimension transnationale. On peut débattre du mot, mais la bascule juridique et politique, elle, a déjà eu lieu.

Dans les prospectives stratégiques françaises, la diffusion rapide des techniques, les outils de déstabilisation et la multiplication des terrains d’affrontement transforment l’art de la guerre. Le constat posé est net, la frontière entre guerre et paix devient plus poreuse. Ce n’est pas qu’une formule, c’est une description d’un monde où la coercition peut passer par l’endoctrinement, la provocation, la cyberattaque, et la menace d’action physique.

La critique à formuler, c’est qu’on risque de tout mettre dans le même sac. Une cyberattaque contre une entreprise, une tentative terroriste, une opération d’influence, ce ne sont pas les mêmes objets, ni les mêmes réponses. Mais le mélange des genres crée une fatigue stratégique, on ne sait plus si on est en crise, en pré-crise, ou déjà en conflit. Pour les États, la difficulté est de riposter sans sur-réagir, car une réponse disproportionnée peut servir la stratégie de l’adversaire.

Réglementation, vulnérabilités et acteurs privés, les failles d’une guerre low-cost

Un point souvent sous-estimé, c’est que les drones, civils ou militaires, restent des systèmes informatiques. Un document sur la sécurité en Afrique rappelle que les drones sont vulnérables aux virus et au piratage, et que des systèmes militaires reposent parfois sur des entreprises privées, avec des opérateurs qui ne sont pas toujours formés à la guerre. Ce mélange entre technologie, sous-traitance et urgence opérationnelle augmente le risque de bavure ou de mauvaise décision.

Autre fragilité, la réglementation n’est pas toujours suffisamment vulgarisée. Quand les règles sont mal connues, les usages déviants se multiplient, parfois sans intention terroriste au départ. Un survol « pour filmer » peut devenir un repérage, puis une tentative d’intrusion. Et quand les autorités doivent distinguer l’amateur du malveillant, elles perdent du temps. Dans une logique d’attaque asymétrique, ce temps perdu est une victoire pour l’attaquant.

Les scénarios cités par les forces de sécurité intègrent aussi des usages de drones pour livrer du matériel facilitant une évasion, effectuer des repérages, ou filmer une attaque pour la propagande. Ce détail compte, parce que la propagande fait partie de l’arme. Une action filmée, montée, diffusée, peut produire un impact bien supérieur à son effet matériel. De ce fait, la réponse doit intégrer la communication de crise, pas seulement l’interception technique.

Dans cette « guerre low-cost », la comparaison est brutale, une armée classique raisonne en effectifs et en ratios, mais l’asymétrie technologique et tactique peut contourner cette logique. Le ratio 3 pour 1, souvent cité dans les manuels militaires pour garantir le succès d’une attaque, devient moins pertinent quand la menace vient d’un drone discret ou d’un code malveillant. Le champ de bataille se déplace vers les réseaux et les infrastructures, et les sociétés ouvertes doivent apprendre à se défendre sans se fermer entièrement.

À retenir

  • La cyberattaque contre Stryker illustre l’effet paralysant et l’effacement à distance comme arme de déstabilisation
  • L’alerte du FBI sur une menace de drones en Californie montre la proximité croissante du risque
  • Les tactiques drones popularisées par Daesh se diffusent, avec des scénarios d’essaims et de saturation
  • La frontière entre guerre et paix se brouille, avec des effets politiques et juridiques déjà reconnus au niveau international
  • Les drones restent des systèmes informatiques vulnérables, et la chaîne d’acteurs privés complique la maîtrise du risque

Questions fréquentes

Pourquoi une cyberattaque contre une entreprise médicale est-elle stratégique ?
Parce qu’un acteur peut provoquer un arrêt partiel d’activité, effacer des données à distance et créer une crise opérationnelle sans attaque physique. Dans le secteur médical, la dépendance aux systèmes d’information et la contrainte de continuité amplifient l’impact, ce qui en fait une cible de déstabilisation.
Qu’est-ce qui rend les attaques par drones difficiles à prévenir ?
La facilité d’accès à des drones civils, la possibilité de repérage discret, et des scénarios de saturation par plusieurs appareils compliquent l’interception. Les environnements urbains rendent aussi la détection et la neutralisation plus délicates, car il faut éviter les dommages collatéraux.
En quoi Daesh a-t-il changé la perception du risque lié aux drones ?
Daesh a montré qu’un acteur non étatique pouvait employer des drones à grande échelle dans une logique structurée, pour le renseignement, la propagande et des actions offensives. Ce précédent sert de référence et accélère la diffusion de tactiques imitables.
Peut-on parler de “guerre” pour des actes terroristes et des cyberattaques ?
Sur le plan politique, des instances internationales ont déjà qualifié certains actes terroristes de menace à la paix et à la sécurité internationales, ce qui rapproche ces violences d’une logique de conflit. Sur le plan opérationnel, la porosité entre paix et guerre est accentuée par la déstabilisation numérique et la violence à distance.
Les drones militaires sont-ils les seuls concernés par le piratage ?
Non. Les drones, civils ou militaires, reposent sur des composants informatiques et des liaisons de données, ce qui les expose à des risques de virus et de piratage. De plus, l’implication d’acteurs privés et de sous-traitants peut ajouter des vulnérabilités organisationnelles.
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Olivier Gouin

Olivier occupe aujourd'hui la fonction de Coordonnateur Régional sur la Zone Ouest (défense) du Réseau des Experts Cyber Menaces de la Police Nationale - Le RECyM depend de l'Office Anti-Cybecriminalité (OFAC). Son parcours illustre une synergie unique entre les univers de la défense et du monde civil, du public comme du privé, dans des domaines de la haute technologique, de la sécurité de l'information, de l'industrie et du secteur des services, de la gestion des risques et des assurances. Son expertise s'étend également à la formation spécialisée, notamment auprès des Compagnies d'assurances, des Courtiers et des Agents Géneraux sur les risques liés au numerique et à la cybersécurité. Très présent dans le monde de l'innovation technologique et du numérique, il a accompagné des projets et des programmes dans les secteurs technologiques de pointes et dans un environnement dual. Il a été également co-fondateur du Clusir Bretagne

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